L’UE peut-elle sauver la recherche face aux mesures antisciences de Trump ?

« Les leçons des années 1930 sont claires »… Face aux mesures antisciences de Trump, les chercheurs européens ont peur

« stand up for science »Les attaques de Donald Trump sur la recherche, qui tourne désormais au ralenti, touchent aussi les chercheurs européens, qui appellent les institutions à protéger et favoriser la science
Manon Minaca

Manon Minaca

L'essentiel

  • Les scientifiques européens, très préoccupés par les mesures prises par Donald Trump, appellent l’Europe à réagir, notamment en accueillant des chercheurs américains et en renforçant la recherche dans les domaines mis de côté aux Etats-Unis.
  • Alors que la situation aux États-Unis a déjà des répercussions en Europe, les chercheurs du Vieux Continent alertent sur les risques de telles mesures et les comparent avec l’Allemagne nazie.
  • De leur côté, les institutions européennes disent étudier des initiatives, alors que les chercheurs, qui se mobilisent de leur côté, invitent à « faire entendre leur voix ».

«C’est un tremblement de terre. » Les mots de Robert Barouki, directeur de l’Institut pour la recherche en santé publique, font écho à ceux de ses collègues américains, plongés dans l’incertitude et l’angoisse face aux mesures antisciens prises par Donald Trump depuis son retour à la tête des Etats-Unis. La recherche américaine a été mise sur pause par le président américain, qui n’a pas hésité à en réduire drastiquement le financement et à démanteler les programmes de diversité et d’inclusion du gouvernement fédéral. Des mesures qui inquiètent outre-Atlantique et au-delà, poussant les scientifiques du Vieux Continent à lancer des appels aux institutions et pays européens pour soutenir et favoriser la science.

« Je pense que la seule solution, c’est l’Europe », pose Robert Barouki. Face au coup d’arrêt de la recherche américaine sur de nombreux sujets à travers les injonctions à ne plus utiliser certains mots comme « diversité », « genre », « biais », « femme » ou « inclusion » dans les projets de recherche, « il faut que l’Europe augmente son soutien à ces domaines et en devienne la pionnière », estime le médecin biochimiste et biologiste.

Faciliter l’accueil de chercheurs américains

Le spécialiste de la santé publique plaide aussi pour un déploiement de moyens visant à accueillir les scientifiques américains qui souhaiteraient quitter les Etats-Unis pour travailler librement. « Seule l’Europe peut vraiment faire ça. Le salaire que nous proposons en France pour un chercheur n’a rien à voir avec ce qui est proposé [outre-Atlantique], c’est extrêmement difficile pour un Américain de bouger sur un poste qu’on lui proposerait en France, car il abandonnerait un salaire relativement confortable. »

Un avis partagé par douze ministres européens de la Recherche dans un courrier à l’initiative de la France adressé le 19 mars à Ekaterina Zakharieva, commissaire européenne en charge des Start-up, de la Recherche et de l’Innovation. Ils y demandent une réunion à l’échelle européenne pour coordonner l’effort d’accueil de chercheurs étrangers dont l’activité est menacée.

En France, plusieurs établissements d’enseignement supérieur, en premier lieu Aix-Marseille Université puis CentraleSupélec et l’université Paris Sciences & Lettres (PSL), ont déjà annoncé des programmes visant à accueillir des chercheurs basés aux Etats-Unis et financer des travaux qui ne pourraient plus y être menés en raison de la politique de l’administration Trump.

Protéger la science européenne

Les scientifiques appellent également à renforcer et protéger la science en Europe, « parce que [ce qu’il se passe aux Etats-Unis] pourrait arriver ici aussi », alerte le Britannique Martin McKee, professeur en santé publique européenne à la London School of Hygiene and Tropical Medicine. Face à la montée de l’extrême droite en Europe, « je pense que les gouvernements, au sein de l’Union européenne, devraient travailler avec la communauté scientifique pour mettre en place des protections fortes afin de rendre le plus difficile possible le démantèlement des structures scientifiques par un futur gouvernement populiste », développe le chercheur.

Une idée qui s’inscrit dans la volonté de développement de la science européenne en matière de santé prônée par l’Eupha, l’association européenne de santé publique. Pour sa directrice exécutive, Charlotte Marchandise, ce processus passe par « le renforcement de l’autonomie européenne en matière de santé publique et de résilience face aux crises, une augmentation des investissements en recherche et développement, l’intensification des partenariats avec des acteurs clés comme le Canada, le Japon ou l’Australie, le déploiement d’un financement stable de la recherche avec des budgets pour deux ou trois ans à la place des budgets annuels et la défense de l’indépendance scientifique ».

L’Europe déjà touchée

Car le constat est là : la politique des Etats-Unis en matière de recherche et de santé a des effets au-delà des frontières américaines. Robert Barouki pointe notamment le « ralentissement à venir de la recherche, déjà internationale, parce que les Etats-Unis en représentent une part importante, et à en France, où des laboratoires collaborent beaucoup avec des laboratoires américains ».

Le retrait des Etats-Unis de l’OMS et le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) touchent aussi de plein fouet certains programmes européens, déplore Charlotte Marchandise. « Avec l’Eupha, on a tout un travail avec l’Ukraine, qui est membre de notre association. Toute une partie des formations en cours vient d’être annulée parce que l’USAID a enlevé le programme. [Ce dernier] est porté par l’Institut tropical et de santé publique suisse, donc c’est un programme européen, mais on est directement affectés. »

Une situation globale d’autant plus compliquée que les Etats-Unis représentent une part majeure de la recherche mondiale, qui pourrait « mettre des années à s’en remettre », selon Martin McKee. « On voit déjà que les Etats-Unis refusent de partager du matériel biologique sur le virus de la grippe, ce qui rendra la réponse aux menaces de pandémies beaucoup plus difficile. Si vous faites de la recherche globale et que vous avez un grand trou de la forme des Etats-Unis sur votre carte, c’est beaucoup plus compliqué », s’alarme le chercheur.

« L’histoire nous a montré le coût du silence »

La situation, notamment la fin des politiques d’inclusion et de diversité et l’interdiction de certains mots qui y sont liés, est jugée tellement critique par les scientifiques qu’elle les pousse à rappeler l’Allemagne nazie, où « la recherche scientifique était subordonnée à l’idéologie d’Etat », ont écrit Charlotte Marchandise, Martin McKee et deux autres scientifiques dans un article publié le 22 février dans l’European Journal of Public Health au nom de l’Eupha.

« Les leçons des années 1930 sont claires, affirment-ils. Quand les gouvernements décident quels mots peuvent et ne peuvent pas être utilisés et dictent ce que la recherche peut et ne peut pas publier, ils ne défendent pas la vérité. Ils l’effacent. Nous, en Europe, avons vu où ce chemin mène. Nous ne pouvons pas laisser l’histoire se répéter. »

« Ce n’est pas évident pour les associations scientifiques de prendre ces décisions-là », admet Charlotte Marchandise. Mais « l’histoire nous a montré le coût du silence », insiste l’article de l’European Journal of Public Health, et « les communautés scientifiques doivent agir avant que cette attaque envers le savoir ne s’étende plus loin ».

Des signaux encourageants

D’où les appels aux « gouvernements et institutions à faire entendre leur voix » en Europe, selon Martin McKee. « Le comité santé du Parlement européen, qui était un sous-comité, a été [en décembre] nommé commission permanente, donc c’est extrêmement bon signe », souligne Charlotte Marchandise. Pour ce qui est de la recherche, la Commission européenne, contactée par 20 Minutes, affirme « examiner des propositions » appelant à une réaction européenne.

L’institution explique aussi « [être engagée] à rendre l’Union européenne attrayante pour les chercheurs en améliorant les conditions de travail et d’emploi ainsi que les perspectives de carrière », indiquant avoir « des initiatives à venir pour attirer et retenir les talents en Europe », sans préciser lesquelles. Une loi sur l’Espace européen de la recherche « devrait [aussi] être présentée début 2026 » pour « s’attaquer aux défis et aux obstacles auxquels les chercheurs sont confrontés lorsqu’ils travaillent dans des pays et des institutions européens ».

Notre dossier sur la santé

En attendant une éventuelle réponse globale, les chercheurs européens « doivent soutenir leurs collègues américains autant que possible », estime Martin McKee. « Il y a une vraie réflexion sur comment les académies européennes peuvent bouger » d’après Robert Barouki, qui évoque des réseaux de scientifiques « suffisamment inquiets pour qu’il y ait une initiative ». Un besoin de faire face vital pour Charlotte Marchandise : « On prend des risques, on prend position et on agit, c’est ce qui nous tient debout. Le plus risqué face à ce qui se passe aux Etats-Unis, ce serait de ne pas agir. »